Accueillante sociale en hôpital psychiatrique

LOUISE – 55 ans -

Accueillante sociale dans un hôpital psychiatrique en province.

Qu’est ce que la santé mentale ? De quoi dépend une bonne santé mentale ?

C’est une question de ressenti personnel et rien d’autre. On est le pilote finalement de sa bonne ou mauvaise santé mentale

La santé c’est l’impression de ne ressentir aucune souffrance. Etre en bonne santé c’est faire de petits arrangements avec soi-même mais ça dépend aussi du quel coté de la barrière on se trouve dans la société.

Suivant la manière dont on a été élevé, certains seront contraints de prendre du bonheur en pilules toute leur vie. Ils n’auront pas connu autre chose que le malheur et la violence souvent depuis des générations dont ils sont le récipiendaire.

Avant on n’avait pas le temps de s’occuper de ses souffrances et si on était à un poste de responsabilités il eût été indécent d’avoir, ne serait ce que, du “ vague à l’âme “ ; laisser apparaître ses sentiments c’était limite vulgaire. Maintenant on est autorisé à parler de sa souffrance psychologique et les laboratoires en sont assez heureux finalement.

La santé mentale ? Si c’est faire le tour de quelqu’un comme lorsqu’on regarde une sculpture, je n’aime pas ça. Aussi je préfére regarder les gens comme on regarde une image car tout le monde a besoin de son jardin secret, de son écran de fumée.

Je ne suis pas du tout d’accord avec la notion des psy sur la santé mentale ils considérent la plupart du temps leur patients comme des produits finis ! C’est la raison pour laquelle les spécialistes de la santé mentale m’affolent un peu.

A partir de quel moment considérez vous que quelqu’un n’est plus en bonne santé mentale ?

A partir du moment où la personne est à l’arrêt, ne peut plus faire de projets, ne peut plus ou ne sait plus que regarder dans son rétroviseur, ne sait plus conjuguer ni au futur ni au présent.

Par ailleurs, je préfère dire qu’il y a souffrance psychique plutôt que mauvaise santé mentale.

Quels sont les problèmes spécifiques de souffrances psy parmi les personnes qui viennent consulter le service social ?

Ce service a été créé par la nouvelle direction qui a pris conscience que la DRH ne pouvait pas assumer cette tâche.

Ma fonction est d’accueillir les gens stressés et de parler avec eux, ce qui ne veut pas dire que je ne le suis pas moi-même, mais je range mes problêmes tout simplement ; c’est à ce prix que l’on est apte à s’occuper des autres.

A part ça c’est tout à fait étonnant que dans un hôpital psychiatrique on ait créé ce poste sans que la personne qui l’occupe ait reçu la moindre formation. J’ai le grade le plus bas, je suis agent de bureau. Je n’ai aucune formation psy mais je lis beaucoup donc j’ai une formation FNAC.

Ma fonction exacte c’est l’accueil, et l’orientation vers l’assistante sociale laquelle dispatche à son tour vers la psychologue ou sur la conseillère en économie sociale et familiale mais je suis en première ligne et je prends de plein fouet leur demande d’aide.

A partir du moment où ce service a été connu, c’est fou comme les gens sont devenus souffreteux et il y a eu un phénomène de dominos. La personne arrive ici, on la requinque et tout le service se casse la gueule. C’est un véritable phénomène de contagion. On a l’impression que les gens ne savent plus se prendre en charge, ils deviennent de véritables assistés.

Au début ils venaient à petites doses maintenant ils viennent en meute alors que nous existons depuis moins d’un an. Il y a plus de deux mille cinq cents personnes. Toutes les catégories professionnelles viennent me voir et me disent : on m’a conseillé de venir vous voir parce que après on se sent mieux. Ca s’appelle le service social mais je pense que d’ici peu on va l’appeler la crêche.

Les gens viennent se poser et si vous êtes trop gentils avec eux, ils fondent en larme et je me ruine en kleenex. Une simple parole gentille, un café, un chocolat les font s’épancher aussitôt.

Avant le week-end et les vacances et après les vacances, il y a un flux très important, beaucoup plus qu’en temps normal. Il y a également de nombreux appels téléphoniques de ceux qui sont sous “bonheur en pilules“ pendant les plages horaires non couvertes par la chimie.

Vers dix heures, l’effet de la pilule du matin est terminé et on attend celui de la pilule du midi, après il y a la sieste et ça recommence vers 17h. Entendons-nous bien je ne parle pas des patients de l’hôpital mais des soignants….La quasi majorité sont, soit sous médicaments type tranquillisants soit sous le combiné alcool/cigarettes soit les deux pour une moitié du personnel.

Il faut tout de méme savoir que les trois quarts des infirmiers ne sont pas infirmiers psychiatriques mais infirmiers lambda. Ils sont entrés parce qu’il y avait une vacance de poste. A un moment ils ne savent plus faire la différence soignant/soigné. Ils se trouvent confrontés à des gens malades qui en fait leur renvoient leur propre image. Petit à petit, ils sont prisonniers de ce jeu de miroir.

Mon bureau est un théâtre parce que c’est un sas. Par exemple, on vient pour demander une mutation et on va se plaindre de ses collègues qui sont qualifiés de “ méchants “, de ses frustrations car l’hôpital est très hiérarchisé ; c’est une usine à frustrations.

Il y a ceux du bas de l’échelle : les agents hospitaliers et les grouillots dans les bureaux, ensuite il y a ceux qui ratent le ASH qui vous donnent droit à avoir la cireuse électrique plutôt que l’aspirateur simple mais surtout cela vous donne la possibilité de martyriser celui qui est en dessous.

Ensuite, viennent les aide soignantes qui font office, suivant les services, de femmes de ménage ou d’infirmiéres ; elles sont à la fois enviées par les ASH et les ASH Q et méprisées par les infirmiéres et n’ont même pas la possibilité de se faire draguer par les toubibs.

Par contre ceux qui sont vraiment le plus malade sont les infirmiers classiques parachutés en psychiatrie et qui souvent cumulent le cocktail médicament/tabac/alcool. On assiste donc à des décompensations majeures. Les aides soignantes devenues infirmiéres s’en tirent beaucoup mieux car c’est une promotion importante.

Après il y a les cadres, mais beaucoup de services sont entièrement noyautés par des lesbiennes et cela créé encore d’autres problèmes.

Il y a enfin les médecins qui viennent « pleurer dans mon giron ». Ceux par exemple qui n’obtiennent pas leur mutation ou dont l’épouse part avec le “ cher confrère “. Ils viennent parler ou comme ils disent “délirer“ tranquillement.

Si vous étiez en état de grande souffrance psychologique, qui iriez vous voir en priorité ?

J’essaierai de comprendre pourquoi j’ai fui mon pré carré. Je replongerai dans mes bouquins, j’en parlerai à deux ou trois copains mais en aucun cas je n’irai consulter un psychiatre ou un psychanalyste – ici moins qu’ailleurs – à moins que ce ne soit un psy rondouillard et bon vivant.

Je ne vous demanderai évidemment pas quel est le rôle du psychiatre, du psychologue, du psychanalyste, mais plutôt qu’en pensez vous ?

Ces trois là effectivement sont des spécialistes de la santé mentale en qui, en principe on peut avoir confiance. Cela dit comment peut-on s’arroger le droit de dire “ je suis spécialiste en santé mentale “ ? C’est énorme. Je préférerai dire : « j’inspire confiance ».
Un bon psy c’est celui qui va savoir poser les bonnes questions et faire une synthêse très rapide pour évaluer le degré de souffrance, afin que le patient reprenne toutes les pièces de son puzzle et recompose son image.

Propos recueillis par Natalie Alessandrini-Leroy.