Sociologie des maladies mentales

Castel R. Bastide R., Sociologie des maladies mentales. In: Revue française de sociologie. 1966, 7-2. pp. 243-246.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1966_num_7_2_1128

Article intégral : Sociologie sante mentale

La sociologie des maladies mentales pose un premier problème qui com mande    tous les autres : celui de la définition de son objet. L’expression elle-même, en associant les deux termes de « sociologie » et de « maladie mentale » renvoie à deux ordres d’expériences, à deux types de méthodes, à deux groupes de spécialistes, bref à deux domaines des sciences sociales. Il у a le champ de la clinique, c’est-à-dire celui de la psycho-pathologie, où la maladie mentale est une réalité sui generis qui pose ses propres problèmes de diagnostic, de traitement et commande des « institutions » spécifiques (l’hôpital psychiatrique, les foyers de post-cure, etc.). Mais la maladie mentale peut aussi être considérée comme un indice d’anomie de la société globale : le point de départ est alors la structure des groupes sociaux et leurs rapports objectifs. Cette distinc tionabstraite est cependant difficile à tenir. La maladie mentale, même envisagée dans sa réalité spécifique a des incidences et même sans doute, souvent, des « causes » ou en tout cas des concomitants sociaux. Inversement une théorie sociologique de l’anomie, en ce domaine, est toujours en même temps (que l’interprétation soit ou non justifiée) une tentative pour rendre compte de la « nature » de la maladie mentale, une volonté d’explication par ses « causes », etc. Lorsque, par exemple, un médecin fait une place aux conditions de l’habitat ou au statut socio-professionnel de son patient dans l’étiologie d’une psychose, fait-il œuvre de psychiatre à proprement parler, ou de sociologue ? Le langage des spécialistes est lui-même assez peu précis, puisque ce thérapeute sera qualifié de « sociatre » par ses pairs, sans que l’on sache toujours si on lui fait grief de dissoudre la « spécificité » de la maladie mentale en sous- entendant une théorie trop ambitieuse de la causalité sociale, ou si on lui reconnaît le mérite d’avoir dépassé le reproche qu’Auguste Comte faisait aux psychiatres de n’être que des vétérinaires de l’âme.
Le premier mérite de l’ouvrage de Roger Bastide est de mettre de l’ordre
dans ces problèmes de définition qui, toujours fastidieux et souvent artificiels, n’en conditionnent pas moins dans une large mesure le traitement scientifique d’un objet de recherche. L’auteur propose de distinguer la psychiatrie sociale « science du comportement social morbide des troubles mentaux » (p. 14) c’est-à- dire l’ensemble des études centrées sur la maladie mentale envisagée à partir de ses problèmes spécifiques (mais en tenant compte principalement de ses antécédents,    de ses concomitants et de ses incidences sociaux) et la sociologie des maladies mentales proprement dite « qui ne s’intéresse qu’aux collectivités et aux groupes » et « établit des corrélations entre certains faits sociaux et certains types de maladies sans affirmer que ces corrélations soient forcément des lois causales » (p. 15) . (Cette dernière remarque sera précieuse pour dissocier l’étude objective de la maladie envisagée sous son aspect social de son interprétation dans le cadre d’une théorie sociologique du pathologique.) En gros, ces deux domaines recoupent d’une part une partie du champ de la psychologie sociale à travers l’étude de la « désocialisation » de l’individu atteint de troubles ment aux, et d’autre part le terrain de la sociologie proprement dite, soit qu’il s’agisse de l’étude de la pathologie du corps social tout entier, soit que l’on se contente d’envisager une de ses stratifications sociologiquement pertinente (distinction de la ville et de la campagne, phénomènes liés à l’immigration, à l’existence des classes, à la structure objective de la famille, etc.). Cette clarification au niveau de l’objet a également l’avantage de fournir un fil conducteur pour se repérer à travers la multiplicité des méthodes employées. Sans pro céder    par exclusions radicales, et en soulignant qu’elles ont en commun de vouloir être également expérimentales, on remarquera avec Roger Bastide que la méthode de la psychiatrie sociale se fonde surtout sur l’étude des cas tandis que la sociologie des maladies mentales s’appuie essentiellement sur l’usage des statistiques. Cette distinction est d’autant plus pertinente qu’elle recoupe en partie celle de la dynamique et de la statique, l’opposition (ou la complémentarité?) entre les recherches visant à construire une psycho- (ou une socio-) genèse et la tentative pour établir des lois de structures.

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Sociologie sante mentale