Comptable

Carole – COMPTABLE 52 ans

Pour vous, qu’est ce que la santé mentale ?

C’est être bien dans sa tête ; c’est être en accord avec soi-même et avec les autres. Par contre à partir du moment où l’on doit consulter dans un dispensaire de santé mentale c’est que l’on est mal dans sa vie ou que l’on a des comportements anormaux ou encore qu’on devient agressif.

Quels sont, selon vous, les problèmes les plus importants de notre société responsables de mauvaise santé mentale ?


La pression, le stress au travail, l’angoisse du chômage parce qu’il n’y a plus de rentrées d’argent ni de statut social. Et puis il y a tout ce que l’on entend à la radio ou que l’on voit à la télévision : des drames, des morts sur la route. Nous sommes transformés malgré nous en voyeurs. Jamais on ne nous montre quelque chose de positif.

Quels sont les problèmes psychologiques spécifiques à votre profession ?


Le milieu comptable est peu convivial. C’est une profession où l’on a tendance à se prendre au sérieux, où l’on pense que l’on n’ a pas le droit de rire.

En cabinet comptable, chacun a ses clients et chacun d’eux a ses problèmes spécifiques et se croit tout seul ; il faut beaucoup se documenter et c’est donc un gros travail de recherches.

Or si nous ne leur donnons pas satisfaction dans l’heure ils sont mécontents. Nous sommes amenés au cours d’une journée à régler mille et un problèmes et à certain moment on ne fait plus face. Cette précipitation n’existait pas il y a vingt ou trente ans. J’ai vu cette évolution au cours des années.

Par ailleurs, au moment des bilans le surcroît de travail est énorme et on n’a plus d’horaire, il nous arrive de travailler 48h par semaine.

C’est mon entourage familial qui en pâtit ; je n’ai plus le temps de faire quoi que ce soit et ma famille a l’impression que la terre s’arrête parce que je suis en période de bilan quatre mois par an.

Il y a un rythme de travail très intense à ce moment là et l’embauche est impossible car la personne que l’on embaucherait ne serait pas au courant ; elle nous dérangerait plutôt.

Donc beaucoup de contraintes mais aussi, heureusement, une certaine liberté.

Ce qui a changé aussi dans notre métier c’est que l’on demande des personnes hautement qualifiées capables de gérer le social et le fiscal.

J’ai choisi ce métier parce que je suis perfectionniste et le cabinet comptable est la meilleure école.

Je suis d’une génération où beaucoup d’enfants ne faisaient pas d’études. On entrait chez un patron, on se formait sur le tas et on y restait jusqu’à la retraite.

Il n’y avait pas cette compétition qui consiste à devoir écraser dix personnes pour ” arriver ” et quand on ” arrive” c’est au prix de la souffrance des autres.

Dans le milieu PME, seule existe la notion de rentabilité. Les clients eux-mêmes sont extrêmement stressés.

Financièrement ils ne savent plus où ils en sont et ils attendent leur bilan pour savoir s’ils ont perdu ou gagné de l’argent.

Je travaille beaucoup avec les PME et personnellement je ne constate pas le mieux-être annoncé par les médias, par contre je vois des mouvement de personnel.

Les gens partent de leur emploi ce qu’ils n’osaient pas faire avant. Est-ce parce que le mieux annoncé existe ou bien sont-ils arrivés au bout de ce qu’ils peuvent supporter ?

Quels remèdes simples pourrait-on apporter ? dans votre milieu professionnel ? dans la société


Si enfin les entreprises françaises décidaient de ne plus arrêter leur bilan au 31 décembre mais en fonction de leur activité cela changerait beaucoup les choses.

Sinon dans la société en général, ce serait pouvoir communiquer, pouvoir parler avec des gens en chair en os.

Moi j’ai la chance d’avoir trois vies. Une vie professionnelle, une vie privée et une vie……..dans le train avec un groupe de copains.

Mon domicile est très loin de mon travail. Je demeure dans l’Yonne et j’ai une heure vingt de transport dans les trains grandes lignes. Depuis des années, cinq ans parfois dix ou quinze, je retrouve les mêmes personnes que j’ai connues là. On fait un tas de choses, on joue aux cartes, on fête les anniversaires, on parle de nos problèmes au travail, des rapports avec les collègues, avec la hiérarchie bref on parle de tout ce dont je ne parle pas ou peu chez moi.

Je crois que si chacun pouvait s’exprimer dans son milieu professionnel, dire ce qui ne va pas et parler de la souffrance morale qu’il peut ressentir, tout irait beaucoup mieux et ce serait profitable à l’employeur car travaillant dans de meilleures conditions les personnes seraient plus performantes.

Dans la vie privée c’est pareil : personne ne se parle plus. Peut être est ce dû à la télévision ? Quand on met les enfants devant ils ne sont plus demandeurs de quoi que ce soit.

Le milieu professionnel est trop contraignant. Je prends pour exemple les entreprises qui sont rachetées. Vous apprenez tout à coup que votre entreprise est vendue et vous ne savez pas ce que vous allez devenir, vous et votre conjoint et où vous allez aller, à combien d’heures de votre domicile.

C’est terrifiant ! Vous êtes vendu comme une vieille armoire et tout à coup vous vous apercevez que votre patron – qui a oublié les trente ans de collaboration – ne pense qu’à une chose : le prix qu’il va tirer de son affaire.

Si vous étiez en état de grande souffrance psychologique, qui iriez vous voir en priorité ?


D’abord j’en parlerai à mon conjoint puis à mon frère aîné et enfin je demanderais un appui médical. Du reste à une certaine période de ma vie, à la suite de deux deuils, j’ai perdu pied. Je n’en ai pas honte. Mon médecin traitant m’a alors conseillé de consulter un psy. Personne ne pouvait plus m’aider et j’avais des problèmes dans mon travail. Le traitement a duré longtemps mais cela a été très bénéfique. J’ai eu la chance d’avoir un médecin qui m’oriente et qui ne traite pas cela à la légère.

Quel est, à votre avis, le rôle du psychiatre, du psychologue, du psychanalyste ?


Le psychiatre ? on le consulte quand on a de réels problèmes ; c’est plus pointu que le psychologue ou le psychanalyste mais cela fait plus peur.
Le psychologue ? C’est quelqu’un qui cherche à vous apaiser sur l’instant, qui ne va pas aussi profond que le psychanalyste et qui vous aide à traverser un mauvais passage
Le psychanalyste ? Ca dure très longtemps, il recherche toutes les causes même vieilles de vingt ou trente ans, tout ce qui fait que vous êtes mal ; ça peut durer des années. Je pense que c’est une psychothérapie.

Propos recueillis par Nataline Alessandrini-Leroy.